Notice de Sœur Stéphanie FLEYS

6 Mai 1828 – 19 Avril 1909

81 ans d'âge - 57 de vocation

Arrivée en 1860 à la Maison Provinciale- Beyrouth

Frêle comme un roseau, délicate de santé aussi bien que de sentiments, toujours égale, toujours bonne, telle se présente au souvenir de ceux qui ont connu sœur Stéphanie Fleys. Pendant près d'un demi-siècle elle a été la compagne fidèle, l'aide, le soutien, le bras droit de Sœur Gélas et les différentes visitatrices qui lui ont succédé; et pendant ce demi-siècle, par un prodige d'abnégation, elle n'a eu qu'une préoccupation, qu'un souci: s'oublier, s'effacer elle-même et gagner tous les cœurs.

Rosalie Fleys était née le 6 mai 1828, à Ladinhac, dans Rouergue, c'est là qu'elle fit sa première communion. De cette époque est datée cette extrême délicatesse de conscience qui la caractérisait, mais ne lui causa jamais sans doute beaucoup d'inquiétudes, car elle était plutôt préventive qu'expiatrice. Ce don d'elle-même fut sans repentance; malgré les épreuves intérieures qui marquèrent son temps au séminaire, elle pouvait répondre à la vénérée mère Buchepot, qu'elle se sentait prête à faire tout ce que l'obéissance demanderait d'elle, "pourvu toutefois, ajouta-t-elle que je ne sois pas employée aux enfants.- "Bien, dit en souriant sœur Buchepot, il y a beaucoup d'offices dans la communauté , établissez-vous dans une sainte indifférence. " A sa sortie du séminaire, sœur FLeys fut placée en Algérie près de sœur Trusson, qui la mit en office aux orphelines. A une timide objection de sa jeune compagne, la sœur servante répondit d'une façon qui n'admettait pas de réplique; sœur Stéphanie resta aux enfants et y mit tout son cœur.

Difficile à gouverner au dedans, mal réputé au dehors, l'orphelinat constituait un office des plus pénibles. La plupart des enfants arrivaient déjà grands ayant des habitudes mal formées, ne se pliant pas, volontiers au joug d'un règlement; la venue d'une jeune sœur à l'air timide et doux leur sembla une bonne occasion de s'amuser. C'était à qui lui donnerait de l'exercice, et plus tard, sœur Stéphanie s'humiliait d'avoir par deux fois usé à leur égard d'un moyen qui n'était pas pétri de douceur chrétienne, mais qui eut plus de succès que les meilleurs procédés. La population formée de l'écume des pays environnants, ne brillait d'ailleurs ni par le côté religieux, ni par le côté moral; nos sœurs furent plusieurs fois calomniées; il fallait de la prudence et de l'endurance.

Une inquiétude personnelle qui avant de se faire jour, tortura cruellement notre chère sœur vint s'ajouter à ces difficultés. Le soleil d'Afrique lui fatiguant les yeux, et la pensée d'une de ses sœurs devenue aveugle, assez jeune, confirmant ses craintes, elle s'imagina qu'elle aussi allait perdre la vue. C'était fini, pensait-elle, jamais plus elle ne pourrait se livrer au travail qui remplit nos journées. Elle était à Dieu cependant, et ne voulait, sous aucun prétexte, revenir sur ses pas; d'ailleurs si le travail devenait impossible, il n'en était pas de même de la prière. Humblement mais résolument, elle vint donc demander à sa sœur servante les démarches à faire pour entrer au Carmel. Sœur Trusson, difficile à attendrir, fut émue jusqu'aux larmes par cette profonde affliction; elle embrassa sa jeune compagne avec effusion et la rassura complètement:" Malade ou bien portante, aveugle ou non, votre place est ici, et vous resterez."

Tranquille désormais, sûre d'être "où Dieu la voulait", sœur Stéphanie s'abandonna sans réserve à sa divine conduite, et ce fut dans ces dispositions qu'elle reçut la patente l'établissant sœur servante de la maison de Charité de Lodi. Un court séjour de deux ans au sein de cette petite famille, un autre de quelques mois à la Magistère, et sœur Fleys atteignait son poste définitif, sa mission toute spéciale vers laquelle ces diverses étapes n'étaient qu'un acheminement.

Le Liban attirait alors tous les regards. Sœur Gélas était universellement admirée pour l'ardeur de son zèle et les prodiges qu'elle engendrait: en raison même de son action si laborieuse et si féconde au dehors, elle ne pouvait, à l'intérieur, donner aux membres de la famille l'attention et soins nécessaires. C'était pour combler cette lacune que l'on envoyait une assistante à Beyrouth; rôle, bien difficile, bien délicat, et qui demandait une prudence consommée. Sœur Stéphanie se mit à l'œuvre. Elle n'avait pour elle, ni le prestige, ni l'autorité que donnent l'âge, l'expérience ou les services rendus; elle n'avait que trente-deux ans; mais elle avait la grâce de l'obéissance, sa vertu, son esprit de foi, son inaltérable douceur et bientôt sous son influence bienfaisante, tout malaise avait disparu. Elle avait ravivé cette union des cœurs que saint Vincent, après le Psalmiste a proclamé comme l'un des plus grands biens, des plus précieux avantages de la vie de Communauté.

Dès lors, entre sœur Gélas et son humble assistante, tout devint commun; dans la santé comme dans la maladie, dans la joie et dans la douleur, l'union la plus étroite lia ces deux âmes qui semblaient n'en faire qui une. Enfin, les forces de sœur Gélas ne suffisant plus à la lourde charge qui pesait sur ses épaules, les Supérieurs lui donnèrent non plus une aide, mais une remplaçante. Une visitatrice vint prendre la direction de la Maison Centrale et de la province. Sans négliger un instant la vénérée sœur Gélas, qui ne pouvait plus se passer de ses soins, sœur Stéphanie voua tout son dévouement à celle que Dieu lui envoyait.

Ecoutons le témoignage que lui rendait sœur Guyho, à la première nouvelle de sa mort. " Je viens d'apprendre le décès de notre bonne sœur Stéphanie, et la pensée qu'elle n'est plus avec nous m'est une vraie douleur. Je vous plains de n'avoir plus cette sainte et digne amie. Il est rare de trouver sur terre des âmes à la hauteur de la sienne et des cœurs dévoués comme le sien."

Ce dévouement absolu elle le donna à sœur Guèze, comme à sœur Hyacinthe, et la Visitatrice actuelle, sœur Méglin, pouvait dire, en ouvrant la petite conférence d'usage: "Pour moi qui suis ici depuis peu de temps, je considère comme une grâce, une des grandes grâces de vie, d'avoir connu cette bonne sœur Stéphanie, d'avoir pu apprécier sa piété profonde, son remarquable esprit de foi. Elle savait le besoin que j'avais de son expérience, et je la voyais venir à moi, me demander mon avis, alors que je ne pouvais guère me régler que sur le sien."

Quel a été le secret de cette vie toujours la même, de cette abnégation qui, d'une manière si parfaite comme si naturelle, s'est pliée aux caractères les plus divers. Elle le révélait un jour dans une confidence à une âme qu'elle savait capable de la comprendre: "J'ai eu un grand bonheur, disait-elle; pendant les premières années de vocation, une sainte compagne m'a fait le plus grand bien en m'apprenant à voir Dieu en tout et en tous".

Voilà bien le secret de sa vie. Ce serait une illusion de croire que sœur Stéphanie ne souffrit pas des nombreux changements auxquels elle a été soumise. Son cœur les ressentait vivement; Elle-même avouait dans l'intimité qu'il lui en avait couté parfois plusieurs années d'effort; mais elle s'élevait plus haut, elle vivait dans les régions de la foi et elle y voyait Dieu. C'était à Dieu qu'elle obéissait. Elle avait l'intelligence de cette parole divine :"Qui vous écoute, m'écoute".

Plus encore que son esprit de foi, plus que sa prudence, et les qualités de son esprit, ce qui attirait en sœur Stéphanie, c'était sa bonté, c'était son cœur. Bonne elle l'était pour toutes. Vraie fille de la charité, elle aurait voulu pouvoir connaître toutes les misères et les soulager toutes. Avec quelle joie elle recevait et comptait les layettes qui, au moment de sa cinquantaine lui arrivaient de tous côtés, les vêtements dont on lui avait fait de vraies provisions, et qui allaient vêtir et chauffer les membres de son divin Maître.

Mais c'est surtout pour les souffrances de sa famille religieuse qu'elle s'est montrée constamment compatissante et a rempli, sans se lasser jamais, Jusqu'au dernier soupir, son rôle de consolatrice. Qui dira jamais toutes les âmes qu'elle a relevées, arrachées parfois aux dangers les plus grands, aux découragements les plus profonds, tous les cœurs auxquels elle a rendu, avec la conscience de leur devoir, l'énergie de le bien accomplir.

Car, la bonté, chez elle, n'était pas faiblesse; elle n'excluait ni la force, ni la vigueur. Mais, même dans ses reproches quand il lui arrivait d'en faire, on reconnaissait le cœur, le désir du bien, l'amour sincère de Dieu et des âmes.

La prière fut la grande force de sœur Stéphanie. Elle ne put pas toujours se donner aux œuvres avec l'activité qu'elle eût voulu, ses forces n'étaient pas à la hauteur de son courage, mais elle sut prier. "La place que j'occupe à la chapelle, me permettait de jeter de temps en temps un regard de son côté; son attitude si recueillie, son air, son sourire, tout, me faisait penser que le bon Dieu lui parlait. " Priez bien, je m'unirai à vous, et le bon Dieu vous viendra en aide." Ces mots et autres semblables, étaient toujours la conclusion de ses encouragements ou de ses remontrances. L'effet ne tardait jamais d'ailleurs de s'en faire sentir. "C'est à Sœur Stéphanie que je dois mon maintien dans la Compagnie, dit une sœur. Quelques neuvaines faites avec elle ont eu raison de toutes les difficultés." Sa piété était bien simple. Ses prières, ses dévotions, étaient celles de la Communauté. Sa grande prière était la sainte Messe, sa grande force était la sainte Communion. Elle avait le bonheur de s'approcher chaque matin de la Sainte table, et c'était là, dans le cœur de Notre Seigneur qu'elle trouvait le principe de cette vie de dévouement et d'abnégation dont elle se montra constamment un si parfait modèle.

Le détachement, le renoncement absolu à ce "moi" qui se glisse si facilement dans tout ce que nous faisons, avait toujours été le principal exercice de notre chère sœur Stéphanie: elle s'y livra plus encore dans les derniers temps. Comme si elle se fût sentie à monter bientôt au ciel, elle voulait se détacher, non seulement de la terre, mais aussi d'elle-même. Se gêner, se priver pour rendre service, était pour elle plus qu'un devoir, c'était comme une impérieuse nécessité. Arrivait-il à la nature de protester, de souffrir, par exemple d'un manque d'égards, d'un procédé moins délicat, elle se le reprochait. Dieu devait être tout.

C'est ainsi qu'elle se disposait au dénouement. En novembre 1907, une pneumonie se déclara avec des caractères si alarmants, qu'il parut prudent de donner, à la respectable malade, les derniers secours de la religion. Elle en accueillit l'annonce avec reconnaissance, et plus que jamais, ne parut vivre que pour le ciel.

Les souffrances cependant étaient terribles. Chaque cuillerée d'eau provoquait des angoisses qui lui arrachaient des larmes. Elle se reprochait les gémissements involontaires que lui causait la douleur.

Le 8 avril elle était si mal qu'on se demandait si ce jour ne serait pas le dernier. Chaque heure la laissait plus absorbée; elle ne se ranimait que pour s'unir aux pieuses invocations: " Cœur de Jésus, j'ai confiance en vous! Cœur de Jésus, je crois à votre amour pour moi." Une paisible confiance ne l'abandonna plus. Pas un instant, durant sa longue agonie, on ne put surprendre le moindre sentiment de frayeur ou d'inquiétude, et le 19, vers quatre heures du matin, elle rendait son âme en un souffle si doux, qu'à peine il fut perceptible.'


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